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Le courrier des lecteurs


IL N’Y A PLUS DE VERITE !

 
  Sacré supercircuit ! Je pense ne pas avoir été le seul à suivre avec intérêt les résultats du Supercircuit, au fur et à mesure qu’ils tombaient sur l’écran de nos ordinateurs. Suite de joies et de désespoirs: tout ce qu’il faut pour descendre un cardiaque !

Et les considérations qui s’ensuivirent ! Comment se fait-il que tel diaporama, premier à « X », n’est même pas accepté à « Y », ce n’est pas sérieux, moi j’abandonne, on se moque de qui ? etc.

On se calme ! Je vais essayer de prendre un peu de recul, sur le phénomène « Supercircuit » et sur mes réactions face à celui-ci. Tout d’abord, un petit rappel historique.

La fin de l’empire français du diaporama. Entre les années soixante, qui ont vu la naissance du diaporama et les années quatre-vingts, nous, francophones, avons naïvement cru que le diaporama était notre affaire, exclusivement. Il y avait bien, autour du bloc francophone, quelques Flamands, Italiens et Allemands, mais le centre du Monde était le diaporama français… croyions-nous. Et, dans ces « golden sixties françaises », lorsqu'un Thuilier, un Pigeon ou un Ramadier sortait un montage, celui-ci se voyait primé dans tous les festivals. A cette époque, il y avait une sorte d’aristocratie du diaporama et les anciens racontaient les galas, à Epinal ou Vichy, où les tenues étaient de soirée : frac pour les hommes et longues robes décolletées pour les dames ! Champagne et grands banquets mondains… La grande vie !

Puis vinrent les Anglais ! Leurs éclaireurs traversèrent la Manche et, tels Edouard III lors de la guerre de Cent ans, passèrent à l’attaque... La bataille fut rude car beaucoup de jurys, en France, n’avaient d’international que le nom : personne n’y parlait anglais ! D’où refus en série d’œuvres dont la qualité était évidente.

Et puis et puis, nous découvrîmes qu’en Angleterre, il n’y avait pas que Peter Coles et Colin Balls mais plusieurs dizaines, voire centaines, de diaporamistes ! En fait, il fallut se rendre à l’évidence, le monde anglophone possédait plus d’auteurs que le monde francophone ! Il fallut bien se résoudre à entrer dans l’ère internationale.

La mondialisation. Nous y sommes. Nous sommes dans le 3ème acte d’une pièce dont on ne connaît pas la fin, ce qui la rend d’autant plus passionnante. En réalité, le Supercircuit a accéléré un phénomène rampant, celui de la mondialisation du diaporama ! Rien que ça ! Profitant, pour ce faire, du passage à la technologie numérique.

En effet, j’en reviens à notre perplexité d’auteurs devant les résultats en apparence incohérents du Supercircuit. Effectivement, il n’y a plus de vérité. Plus de Thuillier pour survoler la foule des petits, plus de Ramadier pour nous enseigner l’écriture diaporamique. C’est une sorte de retour au chaos originel. Tout est possible, rien n’est prévisible, c’est le vertige. Un peu comme si, sur un champ de bataille, des chevaliers affrontaient des samouraïs, les uns armés de pistolets laser, les autres de boomerangs…

Il n’y a plus de vérité ! En plongeant dans les profondeurs de mes pensées, je risque une hypothèse. Tout se passe comme si chacun de nous croyait qu’il existe une vérité absolue. Que, quelque part sur un stratus, une sorte de dieu, présidant un jury de – au hasard – douze membres, avait visionné les 120 montages concurrents et avait émis « LA » liste du palmarès, la vraie, l’unique, la juste. Celle avec laquelle il n’y a pas à discuter, car elle est certifiée par l’Autorité suprême.

Cette liste avec laquelle nous, auteurs, serions d’accord surtout quand elle nous classe premiers, ou à la rigueur 2e ou 3e. Il n’y aurait pas d’autre alternative.

Eh bien non ! Car, des stratus, il y en a maintenant un au-dessus de chaque continent. Chaque culture a son dieu qui dicte ses tablettes à son peuple. Le problème, maintenant, c’est que ces peuples se mêlent, se confrontent dans un festival multiple.

Alors il faut cesser de se lamenter ! Oui, la donne a changé, oui, l’autre, l’étranger, le Chinois, existe et se dresse en face de nous. C’est la nouvelle culture, celle de toute la planète. Il faut l’intégrer en se disant que ce n’est pas si terrible, que nous en avons vu d’autres. Il y a trois siècles, un Breton se sentait étranger à un Alsacien. Il y a un siècle, un Allemand se sentait l’ennemi d’un Français. Et maintenant, l’Europe se construit et le monde autour d’elle. C’est la dernière étape. Encore un petit effort de tolérance et la salle sera prête pour un concert multiculturel géant !

Les paramètres sont nouveaux. Bien sûr, rien n’empêche un diaporamiste de créer son œuvre comme il le faisait depuis toujours. Il y a cependant des paramètres nouveaux qui font qu’un montage a plus ou moins de chance de passer le cap d’un festival qui compte 8 (ou plus) points de chute sur plusieurs continents.

Le principal paramètre est le langage. Seront les mieux reçus, les montages qui ont peu ou pas de texte. Et je me prends à rêver que si S. Plavsa travaillait encore, ses montages « cartonneraient » sur le Supercircuit car ils étaient le plus souvent sans texte et dotés d’une grande force d’expression par l’image et la musique uniquement.

Et, s’il faut obligatoirement parler – ça arrive, c’est mon cas ! – alors il faut se résoudre à le faire dans une langue universelle, donc prioritairement en anglais. Mais tout cela n’est pas un dogme et il y a pas mal d’exceptions à ces règles.

Un bémol. La présélection de 120 montages est une épreuve éprouvante. Tous ceux qui ont dû juger un semblable nombre de diaporamas dans un temps court (un week-end le plus souvent) le confirment. Il est quasiment impossible à un être humain de conserver la même qualité d’attention tout au long des ces interminables heures de projection - (certains jurés nous ont avoué ne regarder attentivement que le début de la plupart des montages…). Donc il y a des failles, des ratés, des oublis (ce que Dieu le Père, sur son stratus ne connaît pas !). Surtout en ce qui concerne les montages issus d’une autre culture et qui devraient requérir un surplus d’attention… D’autant plus que les jurés de ces présélections sont souvent moins rôdés aux productions internationales que les « grands » jurés. Mais ne me demandez pas comment résoudre ce problème. Je ne sais pas.

En conclusion. Il faut penser un peu autrement et savoir que les nouveaux festivals, à l'instar du Supercircuit, imposent de nouvelles normes de travail à qui veut concourir au niveau international. Cela n’empêche pas chaque culture de s’exprimer, en sachant le bémol que l’obstacle de la langue pourra apporter à sa compréhension. Mais je rappelle tout de même que, il y a deux ans, le festival a été gagné par un montage de B. Nissen, parlant flamand ! (et que le Festival RPS britannique de cette même année était gagné par un montage en flamand et un en italien).

Ces nouvelles notions nous amènent à une grande modestie. J’imagine la tête de nos Ramadier et Pigeon lancés dans ce melting-pot du Supercircuit ! Eh oui, être le premier en francophonie n’implique pas automatiquement d’être le premier du monde. Nous avons parfois eu tendance à l’oublier…

Mais, en revanche, quel apport culturel ! Quelle belle mêlée de toutes ces créativités inspirées de mondes éloignés, nouveaux merveilleusement différents... Il n’y a plus de vérité. Elle est partout maintenant.

Jacques van de Weerdt



 
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